Danse orientale, danses orientales et préjugés (1)

Aujourd’hui encore la danse orientale passe pour une danse facile, vulgaire et provocante, une pratique exhibitionniste dénuée de toute valeur artistique. Ce premier article autour du spectacle virtuel 2020 de danses orientales de Diwan Danses d’Orient ,  » DiWision » met à jour les causes profondes de ce cliché.

Le mythe de la « danseuse du ventre» qui ondule à moitié dévêtue pour un parterre d ‘hommes a la vie dure. Pourquoi cette réputation sulfureuse, alors que la danse indienne qui est une des branches des danses d’Orient a gardé aux yeux des européens, son caractère savant, sacré et compliqué ?

« Danse orientale » ou « danses d’Orient » ?

Une question qui vous taraude peut-être : L’atelier « Diwan Danses d’Orient » est-il bien un atelier de « danse orientale »? pourquoi ce « s » sur le mot Danses, pourquoi avoir évité le terme de « danse orientale », ce qui nous vaut d’être moins bien référencés par les moteurs de google ?

« Danse orientale » : Un mythe occidental, héritage de l’orientalisme et du colonialisme

Remarquons tout d’abord que l’adjectif « oriental » renvoie à une localisation indifférenciée héritée de l’époque coloniale. Cet «0rient» là va de l’Inde au sud de l’Espagne; il ne renvoie pas à une localisation géographique, mais à une vision fantasmée de cet Orient synonyme d’exotisme et d’espace colonial : celle des orientalistes.

L’orientalisme, ce mouvement artistique qui a marqué le 19° siècle, procédait certes d’une fascination pour des cultures méconnues jusqu’ici des Européens, mais marquée d’incompréhensions et d’une esthétique qui confondait les styles, les civilisations, les époques et nous a laissés de nombreux clichés propres à tous les fantasmes sexuels. Qui ne frémirait à la lecture de ce passage de Flaubert décrivant l’arrivée de la danseuse Hérodias ?


Sous un voile bleuâtre lui cachant la poitrine et la tête, on distinguait les arcs de ses yeux, les calcédoines de ses oreilles, la blancheur de sa peau. Un carré de soie gorge-pigeon, en couvrant les épaules, tenait aux reins par une ceinture d’orfèvrerie. Ses caleçons noirs étaient semés de mandragores, et d’une manière indolente elle faisait claquer de petites pantoufles en duvet de colibri.(…)Les brillants de ses oreilles sautaient, l’étoffe de son dos chatoyait ; de ses bras, de ses pieds, de ses vêtements jaillissaient d’invisibles étincelles qui enflammaient les hommes. Une harpe chanta ; la multitude y répondit par des acclamations. Sans fléchir ses genoux en écartant les jambes, elle se courba si bien que son menton frôlait le plancher ; et les nomades habitués à l’abstinence, les soldats de Rome experts en débauches, les avares publicains, les vieux prêtres aigris par les disputes, tous, dilatant leurs narines, palpitaient de convoitise.
(…..)Les paupières entre-closes, elle se tordait la taille, balançait son ventre avec des ondulations de houle, faisait trembler ses deux seins  » .

Honni soit qui mal y pense!

« Almée, une danseuse Egyptienne »- Gunnar Berndtson (1854-1895)., © Getty

Il est à noter que le peintre de ce « chef d’oeuvre » qui ravira autant les féministes que les détracteurs du colonialisme ignorait manifestement le véritable sens du mot «almée» : Les almées étaient des courtisanes spécialisées dans le chant, la poésie et la danse, qui ne se produisaient que devant les femmes et dans le milieu clos des harems. Les danseuses du peuples étaient les « ghawazi / ghawazee», des gitanes nomades originaires de l’Inde. Ce sont elles que les soldats de Napoléon ont découvert au Caire en 1798 lors de la première expédition en Egypte. Elles dansaient dans les rues avec leurs musiciens, sans voile, mettaient du khôl autour des yeux et du henné sur les pieds et les mains. Elles portaient une jupe ou un pantalon bouffant: « le shintiyan », ainsi qu’une chemise : « le tob ». Leurs vêtements étaient colorés. Par-dessus, elles rajoutaient un foulard à la taille qu’elles parsemaient de breloques et de pièces qu’elles récoltaient lors de leur spectacle. Elles avaient mauvaise réputation dans la bonne société cairote. Venant d’une société tout aussi patriarcale et pudibonde, nos soldats français ont flashé sur les mouvements du bassin, des hanches et du ventre parfois dénudé et ont assimilé cette danse à une invitation à la prostitution, ce qui à dire vrai n’était pas complètement faux, car certaines d’entre elles ont fini par installer leur campement à proximité immédiate d’ un camp français. Leur présence était devenue tellement gênante et malsaine que Napoléon en fit décapiter 400 ! Leurs corps furent balancés dans le Nil.

Par la suite en 1834, bien après le départ des français, elles furent bannies sous l’influence des bigots du Caire… Leur tribus trouvèrent refuge à l’intérieur des terres en Haute Egypte, là où leurs danses croisèrent les traditions locales. Faut-il s’étonner de trouver dans cette région l’origine d’un certain nombre de danses orientales populaires et terriennes qui se dansent sur pied plat tels que le baladi , le saïdi, le chaabi ou les danses utilisant les sagattes?

Sur certains sites on peut lire que les « ghazawee » étaient des prostituées. Il faut savoir qu’il s’agissait de campements nomades, allant de village en village. Il est plus que vraisemblable qu’à l’issue du spectacle avec leurs musiciens certaines d’entre elles s’adonnaient en fin de soirée à la prostitution. Mais cette forme de prostitution était néanmoins différente de la prostitution institutionnalisée, celle qui a fait rage dans tous les pays de la rive sud de la Méditerranée colonisés par les européens avec les « quartiers réservés », maisons closes réservées bien sûr aux bons plaisirs des armées coloniales. Les cartes postales de l’imagerie coloniale ont entretenu cette image de la belle Orientale des quartiers réservés, femme du peuple, parfois enfant, objet sexuel suscitant à la fois attirance et mépris. Par malheur ce sont souvent parmi les « ghazawee » en Egypte et les  » Oulad Nail » dans le Maghreb que l’on recrutait pour les quartiers réservés, entretenant la confusion aux yeux des Européens entre « danseuses orientales » et « prostituées ». Ainsi dans les années 30 la  « rue des Ouled Naïl  » figurait au programme de visite du syndicat d’initiative de Tunis qui faisait de la maison de tolérance une « maison de danse » .

Image fallacieuse médiatisée par l’exposition universelle de Paris en 1900 : Dans la rue du Caire, l’attraction principale avec les ânes étaient les « Ghazawee » égyptiennes et les « Oulad Nail » maghrébines.

Cinéma les Carmes.Dans « Prisons et paradis » qui rassemble des textes écrits entre 1912 et 1932, Colette évoque une Ouled-Naïl durant un voyage en Algérie. Elle observe que la danseuse qui ne parle pas français sait recevoir et s’adapter aux désirs des « clients. »

« Elle dansa, comme toutes les Ouled-Naïl, avec ses bras et ses mains, les charmants pieds inquiets ne faisant que tâter le sol comme une dalle brûlante. Elle dansa aussi avec ses reins, et avec les muscles de son petit ventre énergique. Puis elle se reposa un moment, occupant son repos à dégrafer corsage liseré de rose, jupe à grand volant et chemise de madapolam commun, car le guide réclamait qu’elle dansât nue. Nue, elle revint au milieu de la chambre, entre nous et les deux musiciens qui maintenant lui tournaient le dos. Le feu rouge, le blanc sinistre de la flamme d’acétylène se disputèrent la très jeune beauté de Yamina, beauté légère et comme chasseresse, point accablée de gorge et ni de croupe.Elle dansa, n’en sachant pas d’autres, les mêmes danses. Mais comme elle était nue, elle cessa de rire et nous reprit son regard qui ne daigna plus, désormais, rencontrer les nôtres. Son regard s’en alla, franchissant nos têtes, chargé d’une gravité et d’un mépris souverains, rejoindre, au loin, le désert.

Texte éloquent qui se passe de tout commentaire ! Cette même Colette fit scandale en 1907 en dansant à demi nue en danseuse orientale (et en embrassant sur scène son amante Mathilde de Morny) dans le spectacle  « Rêve d’Egypte » au Moulin Rouge. Sa manière à elle de casser les codes et de libérer les corps féminins. Vaste programme ! Je vous laisse juge du résultat, moyen pour la réputation de la danse dite « orientale », mais cela partait d’une bonne intention.

A la belle époque Colette et Mata Hari se sont produites en danseuses orientales très légèrement vêtues. Acte de libération ou dévoiement d’un art ?

Les années 40 à 55 : L’âge d’or de la « danse orientale », une période paradoxale

C’est surtout au cinéma et particulièrement au cinéma égyptien que l’on doit la popularisation de la danse orientale au-delà des frontières de l’Égypte. La plupart des films de cette époque ont été tournés dans les studios Misr qui ont vu le jour au Caire . Il s’agit le plus souvent de comédies musicales dans lesquelles la danse orientale est présentée comme un divertissement agréable comme dans « Ali Baba et les quarantes voleurs » avec Fernandel aux côtés de Samia Gamal, star de la danse égyptienne. Deux autres grandes stars de la danse égyptienne Naima Akef et Tahia Carioca qui tourna pas moins de 120 films vont populariser par le biais du cinéma la danse orientale dans le monde entier.

Cependant l’image de la femme véhiculée par ces films n’a guère changé ; tandis qu’ en Europe la danse tend à évoluer vers une expression plus conceptuelle, se libérant des tutus et fanfreluches pour aller à l’essentiel, l’expression corporelle, la danse orientale, expression même d’un corps libéré, suit le chemin inverse pour les besoins de la scène .

.C ‘est à cette même époque que s’ouvrent de grands cabarets comme le casino opéra de Badia Asabni au Caire . Elle va ouvrir l’espace scénique et proposer des spectacles à la fois plus colorés et plus raffinés. On lui doit notamment le style majeur de la danse égyptienne : le raqs sharqi, l’introduction du voile et du costume deux pièces à sequins, chargé de strass et de paillettes que l’on retrouve à Hollywood et .. dans le bollywood. Ce costume tape à l’oeil qui est loin d’être le seul utilisé sur les scènes de danses orientales met en valeur les courbes du corps, la sensualité et la beauté, mais ne supporte pas la médiocrité.

La troupe de Mahmoud Reda, décédé en août dernier a également contribué à élargir le panel des styles de danses présentées : c’est à lui que l’on doit la redécouverte de danses plus masculines comme le shâabi et la haggada. Il a également introduit sur scène l’usage de la canne plus visuelle que le traditionnel bâton.

Cachez ce nombril que je ne saurais voir!

De nos jours la ‘danse orientale’ dans toute sa variété et sa complexité est pratiquée dans le monde entier, et commence à gagner des galons dans le monde de la danse.

Paradoxalement c’est dans le pays où elle est née qu’elle est interdite. Il y faut un permis de danser qui n’est délivré que si l »on peut justifier d’une expérience professionnelle en danse classique ou en danse folklorique.

 » Faire de la danse orientale, avec le respect des valeurs que divulgue cet art, c’est un acte politique. Contrôle et conscience de son propre corps, respect de celui-ci, paix intérieure et confiance en soi n’ont rien à voir avec la vulgarité. Transmettre cet art de part le monde, le perpétuer et le respecter ailleurs qu’au Proche-Orient, le fera peut-être revenir un jour, victorieux, dans son propre berceau. 

(« Anaïs Denet- Pourquoi la danse orientale est un acte politique?-2013)

« Il est temps aussi que l’Orient et l’Occident se tiennent la main et que l’Orient puisse envahir les théâtres et montrer que la danse orientale n’est pas qu’une danse de cabaret mais plutôt une danse sacrée. »

Patrick Dupond

un lien intéressant

Liens vers les articles sur le même thème autour du spectacle virtuel « Diwision » : projection publique le 13 décembre 2020- 11h – au Cinéma les Carmes .

Introduction : danse orientale, danses orientales et préjugés

chapitre 1: danse vulgaire et provocante?

chapitre 2 : danse de femmes?

chapitre 3 : danse de « stars » ?

chapitre 4 : danse du ventre ?

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